Book Presentation by Ricardo Wiesse (2024) – French

Book Presentation by Ricardo Wiesse (2024) – French

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Présentation du livre par Ricardo Wiesse 2024

J’ai vu cette exposition à plusieurs reprises et relu le texte introductif que j’avais rédigé il y a près d’un an ; je confirme aujourd’hui chacune de mes affirmations. Seuls des regards silencieux et respectueux trouvent ici leur place, face à des espaces qui ont cessé d’être profanes pour nous relier à une autre dimension, où règne le silence. Bien que les adjectifs, constructions intellectuelles, explications ou récits préalables y soient superflus, je tenterai néanmoins de rendre compte de mes impressions.

Le peintre a déversé sa vie dans ces œuvres. Devant chacune de ces pièces, nous reconnaissons non seulement les heures consacrées au travail manuel, mais aussi l’engagement profond envers les valeurs et les idéaux qui les sous-tendent.

Ces peintures ne sont pas de simples surfaces éblouissantes : ce sont des organismes vivants qui palpitent, vibrent, et se célèbrent comme des conquêtes d’un contrôle soutenu sur toute l’étendue de leurs rectangles. L’exécutant n’a négligé aucun centimètre carré, à l’image du pianiste qui interprète parfaitement sa partition, tant sur le plan formel qu’expressif, de la première à la dernière note. La sensation qui imprègne le spectateur lorsqu’il quitte cette salle peut se résumer, sans exagération, par les mots de mon ami Raúl Gutiérrez : « C’est miraculeux. »

Le contraste entre la réalité chaotique et anomique de notre présent planétaire et les œuvres ici exposées ne pourrait être plus frappant. Du côté du « réel », tout semble s’effondrer, régresser, se dissoudre dans une obscurité qui nous ramène à l’indifférenciation et engendre de sombres pressentiments. Fragiles comme des châteaux de cartes, nos institutions sociales s’écroulent sans qu’aucun nouvel horizon ne se dessine, étouffées par la cupidité et l’arbitraire qui minent notre histoire depuis des siècles. Privés de repères, avec une sphère politique capturée par une corruption généralisée et une nature blessée jusqu’à son démembrement, nous avançons droit vers l’abîme.

Au milieu de ce chaos, Peschiera a rassemblé ses peintures et a érigé, avec elles, une zone libérée, intacte, qui tient à distance les forces de dissolution.

Peinte d’un violet sombre et impeccablement agencée, cette salle devient un noyau de résistance déclaré contre le désespoir. Son créateur a mené une lutte prolongée contre les conventions sociales, culturelles et artistiques qui l’entourent. Accroché à son propre mât, il a approfondi des voies qu’il avait esquissées il y a des décennies, se dépouillant de tout objet symbolique autre que le mur.

Ses « mantos » témoignent d’un profond respect pour les paysages de ce monde, exaltés par la mémoire de lieux réels et par l’apprentissage passionné auprès des maîtres de l’histoire de l’art. Laborieux, discipliné, amoureux de son métier, il maîtrise des techniques anciennes presque disparues dans une époque dominée par l’immédiateté, le court-termisme et le divertissement superficiel.

Dans le catalogue élaboré par Nelly Murdoch, plusieurs photographies en double page montrent des livres, des pinceaux, des flacons de pigments en poudre : les instruments d’un pacte vital en combustion permanente. Le volume que nous présentons ce soir inclut des images de spectateurs et de leurs ombres mouvantes face aux œuvres immobiles, évoquant non seulement l’échelle des pièces, mais aussi la fugacité inévitable de cette exposition, appelée à se loger dans la mémoire de ceux qui l’ont vécue comme un don éveillant et amplifiant des aspirations transcendantes, au-delà de la raison et des monstres annoncés par Goya.

Un long parcours a conduit Peschiera vers ses grands formats, où l’effet hypnotique de la couleur s’intensifie. Appliquée en myriades de touches — points et virgules d’un geste toujours vivant — la peinture déploie des champs chromatiques d’une subtilité extrême, obtenus par des gradations minutieuses de tons et de nuances. Ces surfaces transmettent, par les voies illusoires de la peinture, une impression de solidité comparable à celle de l’espace architectural qui les accueille.

Les formes géométriques — solides simples, universels et intemporels — émergent d’une mémoire lointaine de l’humanité. Stables, parfaites, mesurables, elles reflètent l’ordre suprême qui régit et harmonise le cosmos. Imposantes et presque fantastiques, ces constructions nous immergent dans des perspectives rigoureuses, transformant des structures apparentes en véritables partitions visuelles.

Il est possible que, dans ces architectures élevées, l’on médite et prie à l’abri des regards, gardiens imaginaires d’un temps immobile, déjà tournés vers l’éternité. Leur seule fonction semble être de rendre visibles des sentiments, des idées et des intuitions que seule la peinture peut concrétiser. Les compositions les plus complexes assemblent des blocs concaves et convexes dans un équilibre volumétrique précis. Entre eux s’ouvrent des fissures et des passages qui invitent à une exploration imaginaire.Tout tend vers l’élévation, sans ostentation. Ces œuvres réactivent des idéaux d’austérité et de dépouillement, ouvrant la voie à une élévation de l’être.

Les surfaces peintes vibrent de touches juxtaposées, évoquant les corpuscules décrits par Lucrèce dans De Rerum Natura, où la lumière est pensée comme matière en suspension.

Les œuvres de Peschiera rejoignent ce même thème — la lumière — et en proposent une interprétation étonnamment proche, à deux millénaires de distance.

Certaines surfaces possèdent la densité de la pierre, d’autres la fluidité de l’eau ou la légèreté de l’air. Des façades rouges s’impriment dans la mémoire comme des rubis ardents.

Ces intensités naissent de gestes répétés et maîtrisés, enveloppant le spectateur dans une atmosphère chaleureuse et apaisante.

Le peintre reconnaît qu’il « force un peu les choses », conscient de l’effet produit. Son objectif principal est sans doute la couleur — ou peut-être est-ce la couleur qui l’a guidé. Dans tous les cas, peintre et couleur fusionnent dans l’unité de chaque œuvre.

La couleur ne ment pas : atteindre une dimension musicale est difficile, mais une fois conquise, la victoire est indiscutable. Ayant conquis la lumière, tout devient possible. Sans le chercher, l’artiste agit comme un médiateur entre un monde menacé et la puissance du langage poétique. Sa spiritualité, libre de tout dogme, se manifeste discrètement comme un don.

Ces peintures émanent un silence primordial. Elles appartiennent à une dimension presque magique, faite de calme et de profondeur. Comme un moine du désert, l’artiste s’est retiré du bruit du monde pour entrer dans le mystère. Ses œuvres rappellent au spectateur une grandeur oubliée en lui.

Comme l’écrit Rilke dans Le Torse archaïque d’Apollon :
« Tu dois changer ta vie. »

La peinture peut, en effet, être miraculeuse, même lorsque le monde semble s’effondrer.

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